Documentaire : du cinéma ou du reportage ?

Écrit par Jean-Michel Djian, envoyé spécial à Ouagadougou

Il aura donc fallu attendre la vingtième édition du Fespaco pour voir sacrer officiellement le genre documentaire, qui a enfin le droit de figurer au palmarès. Et c’est le film marocain El Ejido, de Jawad Rhalib, qui a remporté le Grand Prix dans cette catégorie. Bonne pioche. Dans cette région d’Almería (Espagne) où l’on produit sous serre le tiers de la consommation européenne hivernale des fruits et légumes, on découvre avec stupéfaction le quotidien de ces 80 000 immigrés, le plus souvent des Marocains, pour moitié sans papiers, qui s’épuisent à ramasser des tomates et à vivre dans des conditions proches de l’esclavage. C’est filmé à l’économie, mais c’est juste, épuré, douloureux.
Le long-métrage de Rhalib est représentatif d’une tendance lourde du documentaire africain. La violence et l’injustice nourrissent un propos sans complaisance, souvent brillant mais sans pour autant franchir le Rubicon de l’uvre cinématographique à part entière. Il s’agit certes d’un « cinéma d’expression », selon la formule de plusieurs réalisateurs, dont le caractère audacieux dans l’investigation démontre une faculté de « jouer » avec virtuosité de l’image et du témoignage. Du vétéran sénégalais Samba Félix N’Diaye (Questions à la terre natale, une interrogation sur le développement de l’Afrique) à l’Algérienne Samia Chala (belle surprise avec Lamine la fuite, sur les errances d’un jeune « écorché de la vie » algérien qui ne pense qu’à émigrer), nombreux sont les documentaristes africains qui rivalisent de lucidité devant la cruauté du monde mais restent pourtant à la porte du cinéma.
Le Sénégalais Moussa Touré en convient : « Il faudra à l’avenir choisir entre le reportage de qualité et le point de vue personnel cinématographique. » Auteur de Nosaltres, qui évoque les difficultés de communication entre des immigrés maliens et la population autochtone dans un village près de Barcelone, Touré sait faire la différence entre le cinéma d’auteur très subjectif et exigeant qu’il pratique et le simple reportage. Le célèbre documentariste belge Thierry Michel, auteur de Congo River, récit édifiant d’un voyage de 4 375 km de l’embouchure à la source du fleuve Congo projeté à Ouagadougou devant un public conquis, soutient le même point de vue à sa manière : « Le documentaire c’est du cinéma. Il faut un propos, une mise en scène et prendre le risque de ceux-ci. Si, pour certains films, le choix du numérique peut constituer une économie de moyens, aucun documentariste professionnel ne fera le sacrifice de la qualité s’il veut toucher les consciences. Et d’ajouter : « Le public est las des formatages. Pour aller loin dans le genre, il faut mettre le monde à nu et ne pas jouer petit. »
On peut se demander pourquoi, dans la foire aux images de Ouagadougou, le travail de sélection des documentaires n’est pas mieux organisé, mieux pensé pour mettre en valeur ce qui relève vraiment du cinéma. Pourquoi n’avoir organisé aucune concertation entre le jury chargé de décerner le grand prix officiel du Fespaco et l’association burkinabè Écrans, organisatrice depuis trois éditions du festival Côté doc, qui délivre ses propres récompenses ? Celle-ci a ainsi primé un autre film marocain, également de fort bonne qualité il est vrai : La Couleur du sacrifice, de Mourad Boucif, sorte d’Indigènes sur le sort des anciens combattants africains de l’armée française, mais à base d’archives et de témoignages vécus. « Notre objectif, déclare Baba Hama, délégué général du Fespaco, est de gérer le genre documentaire comme la direction du festival le fait à Cannes avec la section parallèle La Quinzaine des réalisateurs. L’association Écrans et son Côté doc s’imposeront naturellement comme la vitrine pour les documentaires. » Bonne nouvelle si cela annonce une concertation fructueuse. Dans le même temps on peut s’étonner que le Centre culturel français, lieu fondateur du Fespaco en 1969, ne soit jamais associé à la programmation du documentaire alors qu’il lui dédie tous ses moyens pendant la durée du festival – en abritant notamment le Côté doc – et au-delà en organisant diverses manifestations.
Quoi qu’il en soit, on ne peut que se féliciter de voir qu’un nouveau pan du cinéma affiche un dynamisme croissant à travers tout le continent. Maintenant qu’il bénéficie d’un début de reconnaissance officielle, parions que d’ici la prochaine édition du Fespaco en 2009, le documentaire africain aura, sans complexe, pris ses aises avec le cinéma. Et se sera définitivement imposé comme un élément essentiel du festival, au même titre que la fiction.