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Côte d’Ivoire : c’est le vin rouge qu’ils préfèrent

La consommation de vin est ancienne en Côte d'Ivoire. © AFP

Le vin, au bord de la lagune Ébrié, ce n'est pas nouveau. Ce qui l'est, ce sont les caves à vin, de plus en plus nombreuses à Abidjan. En Côte d'Ivoire, on y boit de tout, et pas toujours des grands crus...

Il est 21 heures à Angré, un quartier de la commune de Cocody, à Abidjan. Debout dans sa boutique, Odélia tripote nerveusement un tire-bouchon tout en dévisageant les clients qui s’installent sur sa terrasse. Vêtue d’un tailleur beige, élégamment coiffée, elle tient à ce que son établissement garde un certain standing : Chez Odélia n’est pas un maquis traditionnel, mais une cave à vin – comprendre : un lieu de dégustation et d’achat de vin – comme on en trouve de plus en plus dans la capitale économique ivoirienne. « J’ai ouvert il y a six mois et ça ne désemplit pas », se réjouit la patronne des lieux. Au-dessus de sa caisse, un grand portrait de la Vierge Marie et, partout, des bouteilles, présentées debout ou couchées, rangées dans de vastes casiers en bois ou empilées les unes sur les autres : des côtes-du-rhône, des bordeaux, des merlots, des vins de pays d’Oc… Les vins d’Odélia ne sont pas tous très connus, ce sont rarement des grands crus, et ils viennent, dans leur quasi-totalité, de France. Leur prix ? Entre 3 000 F CFA (4,60 euros) et 20 000 F CFA la bouteille. Certains l’aiment blanc, d’autres rosé ou mousseux… Mais en Côte d’Ivoire, et à Abidjan en particulier, c’est le rouge que l’on préfère. « Beaucoup de mes clients ne boivent que ça, affirme Odélia. Sans doute parce que ce sont des hommes et qu’ils l’aiment plus charpenté. En plus, notre cuisine est puissante. On utilise beaucoup d’épices et de produits braisés. Cela passe beaucoup mieux avec le rouge. »

Lyophilisé

La consommation de vin (souvent de piètre qualité) est ancienne en Côte d’Ivoire. « Elle remonte à l’époque des Français, explique Françoise, une journaliste ivoirienne. Mais longtemps, ce que l’on a bu, c’était du vin lyophilisé, du vin en poudre que l’on diluait dans de l’eau ! On en consommait beaucoup chez les Baoulés, par exemple. » Ce qui est nouveau, ce sont les caves à vin, qui ont ouvert un peu partout à Abidjan. « C’est un phénomène bien réel, note Francis Akindès, professeur de sociologie à l’université de Bouaké. D’ailleurs, on vend aussi de plus en plus de minicaves à vin qui permettent aux gens de mieux conserver leurs bouteilles chez eux. Maintenant, dans les dîners en ville, chacun parle de sa réserve ! »

La Côte d’Ivoire est aujourd’hui le deuxième pays importateur d’Afrique subsaharienne derrière le Nigeria. Selon les statistiques des ports ivoiriens, 33 000 tonnes de vins ont été importées en 2011, essentiellement en provenance d’Espagne (+ 60 % de parts de marché en 2010) et de France (surtout pour les vins haut de gamme), même si les vins estampillés « du monde », notamment ceux du Chili, d’Argentine ou même d’Afrique du Sud, connaissent un certain essor. « Les amateurs de vin sont de plus en plus nombreux en Côte d’Ivoire, assure Isabelle Vermorel, coordinatrice commerciale de Val d’Orbieu, un groupe viticole basé à Narbonne, dans le sud de la France, et implanté en Côte d’Ivoire depuis 2010. Nos ventes ont progressé de 138 % en un an. » Abidjan a même accueilli, en octobre dernier, son tout premier Salon du vin. Un succès selon Karim Rajan, directeur de la chaîne L’OEnophile (groupe Prosuma), à l’origine du concept. « Les gens viennent vers le vin. Ils veulent approfondir leurs connaissances, affiner leur palais et comprendre ce qu’ils aiment ou pas », explique-t-il. Le salon et sa trentaine de stands, tenus par des producteurs venus du monde entier, ont rassemblé plus de 2 000 visiteurs. « Malgré toutes les crises que la Côte d’Ivoire a connues, le marché est en pleine croissance, poursuit Karim Rajan. Entre 2010 et 2011, nos ventes ont progressé de 20 %. Nous vendons entre 200 000 et 250 000 bouteilles par an. » Créée en 1996, sa chaîne compte six points de vente en Côte d’Ivoire, dont trois ont été ouverts en 2012.

Une boisson qui se vend bien auprès des classes moyennes, mais n’a pas détrôné la bière !

Comment expliquer ces bons résultats ? « En Côte d’Ivoire, plus encore que dans les grandes villes des autres pays francophones de la sous-région, les classes moyennes sont en pleine expansion, analyse Francis Akindès. La consommation de vin est un phénomène caractéristique de ces classes moyennes : le vin est dans ce cas précis l’expression d’une distinction sociale. » Pour Karim Rajan, de L’OEnophile, « les Ivoiriens ont, de plus en plus souvent, un profil international. Ils voyagent en Europe, mais aussi au Maghreb, en Afrique du Sud ou à Dubaï, des pays où la consommation de vin se développe ». Résultat, en Côte d’Ivoire, le vin se vend de mieux en mieux. Les supermarchés en proposent, et les distributeurs ont mis sur pied des campagnes de communication très ciblées, allant jusqu’à organiser des sessions de dégustation, des cours d’oenologie, des « soirées beaujolais nouveau »…

Prodada

Mais cela convainc-t-il tout le monde dans un pays où la bière a longtemps été reine ? Pas sûr. Rendez-vous à l’autre bout de Cocody, dans le quartier de la Riviera 2.

Il est 23 heures, et Magiste Boulard de Nerval passe sa soirée au Loup Blanc, le nouveau lieu branché du moment. Ambiance feutrée, moquette, canapés rouges, musique… et bières ! Fin connaisseur de la nuit abidjanaise, Magiste se décrit comme un « opérateur culturel ». « Aujourd’hui, en boîte de nuit, le vin se vend plus que le whisky, pourtant très consommé. Si tu commandes un Muscador [un mousseux plutôt bon marché, NDLR] en boîte, tu es le roi ! » Pourtant, continue-t-il, le vin « n’est pas dans la culture ivoirienne ». Autour de lui, ses amis acquiescent, et Magiste se lance dans une explication savoureuse et animée du succès des caves à vin. « Vous voulez la vérité ? Ce sont des lieux réservés aux gens qui ont un fort pouvoir d’achat, et ils ne sont pas si nombreux. Leur vin bas de gamme est en moyenne à 5 000 F CFA. Dans un maquis, on peut boire 5 bières pour le même prix ! » Magiste s’emballe : « Les caves à vin, c’est juste une mode. C’est ce qu’on appelle ici « faire sa prodada », faire le malin. » Et concède, plus bas : « Mais c’est vrai que le vin bouché [servi dans des bouteilles fermées par des bouchons en liège], ça fait plus chic. » 

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