L’affaire Biya

Écrit par François Soudan

Pendant près de cinq jours, le chef de l'Etat a été donné pour mort. Autopsie d'une rumeur pas comme les autres.

Qui a dit que, dans la pièce globale de la mondialisation, l’Afrique était à la fois hors jeu et hors champ ? Avec son intrigue morbide et son dénouement triomphal pour celui qui en fut la victime et le héros, la folle rumeur camerounaise du premier week-end de juin aura eu au moins un mérite : celui de démontrer qu’en matière de nouvelles technologies de l’information, les compatriotes de Paul Biya n’avaient de leçons à recevoir de personne, pour le meilleur et pour le pire. Extraordinaire affaire que celle-là, qui vit un chef d’État donné pour mort retourner magistralement à son profit un faire-part de décès lancé sur Internet comme une bouteille à la mer et s’offrir un accueil d’empereur romain, tout en testant sa popularité et la fidélité de ses collaborateurs ! Une tragi-comédie africaine en quelque sorte, Césaire revu par Ionesco, un grand moment…
C’est le jeudi 20 mai, jour de fête nationale, que Paul Biya apparaît pour la dernière fois en public avant son voyage de toutes les rumeurs. Le président, qui a eu 71 ans le 13 février et ne souffre de rien selon son entourage, si ce n’est d’accès récurrents et banals de paludisme, assiste au défilé civil et militaire. Il paraît en forme, serre des mains et s’éclipse. Six jours plus tard, le mercredi 26, après un long week-end passé chez lui dans son village de Mvomeka’a, Biya signe les décrets renouvelant en partie les onze membres de l’Observatoire national des élections. Rouage essentiel, l’Onel est ainsi en mesure de superviser la présidentielle d’octobre prochain, à laquelle Paul Biya sera, même s’il ne s’est pas encore prononcé officiellement, candidat.
Samedi 29, enfin, comme à son habitude dans la plus grande discrétion – le voyage n’est pas annoncé -, le président camerounais s’envole pour un séjour privé en Suisse où son épouse Chantal le rejoint bientôt. Les collaborateurs du premier cercle, ceux du palais présidentiel d’Etoudi, savent que ce repos sera de courte durée : huit à dix jours tout au plus. Biya doit en effet coprésider, avec son homologue tchadien Idriss Déby, l’inauguration officielle, le 12 juin, du terminal de l’oléoduc Doba-Kribi, en présence d’une demi-douzaine de chefs d’État d’Afrique centrale et de l’Ouest. Initialement prévue le 30 mai, la cérémonie a été repoussée à la demande de la partie tchadienne, secouée par une tentative manquée de putsch. Il ne saurait être question de bouleverser une nouvelle fois les préparatifs.
À Genève, le couple présidentiel et leurs enfants Brenda et Junior séjournent à l’hôtel Intercontinental, où ils ont leurs habitudes. Pendant cinq jours, rien ne transpire de leurs activités, si ce n’est que le président joue au golf, effectue son jogging matinal et se tient informé de tout ce qui se passe au Cameroun via son secrétaire général, le ministre d’État Jean-Marie Atangana Mebara, gardien de la « maison Etoudi ». La délégation qui l’accompagne est allégée : des proches comme Léopold-Ferdinand Oyono et René Owona n’y figurent pas.
Jeudi 3 juin au soir ou vendredi 4 au matin, deux sites Internet, The African Independent et Camerounlink, tous deux animés depuis les États-Unis, où ils se sont exilés, par des opposants camerounais dont un certain Ndzana Seme, ex-directeur dans les années 1990 du journal à sensation Front Indépendant, lancent sur la Toile une rumeur qui ne cessera de s’amplifier : « Le président Biya serait mort en Suisse. » Pendant toute la journée du 4, l’« information » tourne en boucle mais ne sort pas vraiment du réseau. À Paris, le Quai d’Orsay s’en émeut néanmoins, mais l’ambassade de France à Yaoundé, contactée, se veut rassurante : billevesées. Jusqu’au bout, l’ambassadeur Jean-François Vallette, qui a déjà eu à « traiter » une rumeur de ce genre au Togo, son précédent poste, en septembre 2003, sera l’un des rares à maintenir cette position. On sait aujourd’hui qu’il avait, d’instinct autant que grâce à ses informations, raison.
Samedi 5 juin, la rumeur explose dès le petit matin. De proche en proche, toutes les villes du Cameroun, mais aussi toutes les capitales étrangères où réside une communauté camerounaise, sont touchées. À peine modulé par ceux qui prétendent avoir eu la première dame, Chantal Biya, au bout du fil – laquelle aurait affirmé que son époux avait, le matin même à 11 heures, effectué son jogging -, le scénario est en gros le suivant : victime d’un malaise cardiaque à Yaoundé, le président a été transporté d’urgence dans une clinique genevoise, puis opéré. Suivent deux versions : il est décédé dans la nuit de vendredi à samedi (à 22 heures précises !) ; il est dans un coma profond. De quelle source ? « La nounou des enfants du chef », « l’aide de camp », « un garde du corps », c’est selon.
Quelques Camerounais commencent à se rassembler devant l’Intercontinental de Genève, d’autres font de même à Paris – où le corps aurait été transporté dans le plus grand secret – devant l’ambassade. L’annonce le soir même, par le journal télévisé de la CRTV, que Paul Biya avait décidé ce jour d’envoyer dans le Nord une délégation dirigée par le ministre de l’Administration territoriale Marafa Hamidou Yaya afin de réconforter les habitants d’un village à demi-détruit par une bande de coupeurs de route, tombe complètement à plat. On ne retient qu’une chose : le clip précédant le journal, « Mbama Esae ». Composée par le directeur général de la CRTV, l’indéracinable Gervais Mendo Ze, cette chanson à la gloire de Chantal Biya ressemble fort, assurent aussitôt les « spécialistes », à une forme de condoléances… La nuit, il pleut. Yaoundé prend sa douche, pas la rumeur.
Dimanche 6 juin au matin, l’intox est à ce point tenace que le président français Jacques Chirac, depuis les plages de Normandie où il assiste aux célébrations du soixantième anniversaire du débarquement allié, s’en inquiète et demande qu’on le tienne informé. Il n’est pas le seul. À N’Djamena, Libreville, Brazzaville, Bangui, Abuja, Dakar, on s’agite dans les palais présidentiels pour confirmer ou infirmer la rumeur. On appelle Paris, qui est bien en peine de dire quoi que ce soit. Joint en fin de matinée ce jour-là, un haut fonctionnaire du ministère français des Affaires étrangères a ce commentaire : « Nous sommes remontés au plus haut et au plus près du président Biya, et on nous assure que tout va bien, mais vous savez, le pouvoir camerounais a un mode de fonctionnement un peu opaque, un peu chinois. Et puis, nous n’avons pas les mêmes facilités d’accès aux cliniques genevoises qu’aux hôpitaux français. »
Pour cette personnalité, il ne faisait alors apparemment guère de doute que Biya avait été, à tout le moins, opéré. À sa décharge, la plupart des ministres camerounais – et non des moindres – sont eux aussi dans le brouillard le plus complet, réduits à chercher « l’information » auprès des journalistes qui les interrogent. L’un d’eux ira même jusqu’à contacter un ministre centrafricain de ses amis, afin qu’il se renseigne pour lui auprès du secrétaire général de la présidence, Jean-Marie Atangana Mebara ! Au coeur d’un système où le cloisonnement est de rigueur, ce dernier est en effet l’un des rares à savoir et à avoir eu au téléphone, depuis Genève, un Paul Biya mi-amusé mi-agacé par la rumeur. Aussi, lorsqu’à 13 heures ce dimanche le ministre d’État Mebara rend enfin public un ferme communiqué de démenti, la folie doit en principe cesser. D’autant que pour le commenter en cette mi-journée, la CRTV a convoqué tous ses poids lourds, célébrissimes figures du paysage audiovisuel camerounais : Barbara Etoa, Charles Ndongo, Antoine-Marie Ngono, Michel Ndjock Abanda et, bien sûr, Gervais Mendo Ze.
Pourtant, rien n’y fait. Tant que Paul Biya n’aura pas été vu ou entendu, le doute subsistera. En attendant, tout paraît suspect aux yeux des « camerounologues » d’ici et d’ailleurs. À commencer, bien sûr, par la réalité. « Le chef de l’État n’a rien, il sera bientôt de retour, le communiqué est pourtant clair ! » s’exclame au téléphone le ministre de la Communication Jacques Fame Ndongo, professionnel de l’information et proche du sérail. En vain. Il faut que le fantôme se fasse chair.
Le lendemain, lundi 7 juin, c’est au tour de la mission camerounaise auprès de l’ONU, à Genève, de monter au créneau. Le président Paul Biya, assure-t-elle dans un communiqué, « se porte comme un charme ». Trop beau pour être crédible, tranche aussitôt la rumeur, cela cache quelque chose. Le soir, la télévision donne lecture du message de condoléances de Biya à George Bush après le décès – incontestable celui-là – de Ronald Reagan, survenu l’avant-veille. Insuffisant : chacun sait que ce type de message peut être fabriqué pour donner le change, le temps pour le premier cercle de démêler les fils de la succession.
Interrogé en fin de matinée, un « ami de trente ans » du chef de l’État, suisse de surcroît, affirme pourtant l’avoir eu au téléphone il y a peu : « Il m’a même invité à l’inauguration, ce samedi, du terminal de Kribi ; il y sera, bien sûr. » Mais l’ami en question est un homme discret. Il n’a pas, en outre, qualité pour intervenir sur les médias… Mardi 8 juin, la baudruche commence enfin à se dégonfler. Depuis la veille, le Quai d’Orsay, à Paris, « sait de source sûre » que Paul Biya « est toujours parmi nous ». Dans quel état ? Mystère. Ultime version du dernier carré des « pro-rumeur » camerounais : le président a fait huit heures de coma, et un garde du corps, paniqué, l’a donné pour mort. Il a, depuis, été mis aux arrêts de rigueur.
Il faudra, en fait, attendre le mercredi 9 juin pour qu’enfin s’achève cette comédie macabre. Vers 9 h 30 ce matin-là, un Paul Biya radieux, en costume bleu, accompagné de son épouse en rose, de Brenda et de Junior, quitte l’hôtel Intercontinental en direction de l’aéroport de Genève. À 15 h 50, le Boeing présidentiel de la Camair atterrit à Yaoundé-Nsimalen, attendu par une foule en délire. « Le fantôme vous salue bien, plaisante Biya, qui ajoute : certains, apparemment, étaient pressés d’assister à mes funérailles. » L’accueil populaire concocté par le gouvernement n’a d’égal que celui qui fut réservé, ici même, au pape Jean-Paul II et aux Lions indomptables, vainqueurs de la Coupe d’Afrique 2002. À quatre mois du scrutin présidentiel, le sondage de popularité est significatif, même s’il repose sur des circonstances exceptionnelles. À l’exacte mesure du sentiment de vide, de crainte et de peur de l’avenir qui avait, tout au long de ces jours d’incertitude, saisi une population et une classe politique, pouvoir et opposition confondus, à la fois tétanisées et orphelines, le soulagement est sans nul doute sincère en cet après-midi du 9 juin.
Tapie dans son coin, momentanément K-O mais sans arbitre pour la déclarer battue, la rumeur, elle, récupère. Ses deux vecteurs privilégiés, Internet et le téléphone cellulaire, sont là, prêts à resservir. Un essai de remise en marche, rapidement avorté, a d’ailleurs eu lieu alors que Biya posait le pied sur l’échelle de coupée, sur le thème du sosie. Depuis, elle a pris une autre forme, plus maligne : à l’en croire, ce serait Paul Biya lui-même qui aurait tout concocté de A à Z, lançant la rumeur de son propre décès pour mieux en récupérer les bénéfices. Une rumeur sur la rumeur, donc, et une version camerounaise de la théorie du complot chère à la « rue arabe ». Quand on vous disait que l’Afrique n’était pas en marge de la mondialisation…

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