Comment créer 11 millions d’emplois… par an ?

Des étudiants de l'université Nangui Abrogoua d'Abidjan prennent des cours dans un amphi le 30 mai 2013. © Olivier pour J.A.

La population africaine devrait plus que doubler d'ici à 2050. Et 11 millions d'actifs arrivent chaque année sur le marché du travail. Face à ces défis, les États semblent dépassés.

Plus de 200 millions de demandeurs d’emploi, soit 6 % d’actifs au chômage dans le monde. Les chiffres de l’Organisation internationale du travail (OIT) publiés en janvier ne sont pas bons et confirment la tendance haussière du nombre de chômeurs. Ils ne représentaient que 5,7 % des actifs en 2007. L’Afrique du Nord s’en tire le plus mal, avec 12,2 % de demandeurs d’emploi (11,1 % en 2007), alors que l’Afrique subsaharienne reste stable, à 7,6 % (7,5 % en 2007).

Si ces taux peuvent paraître bas, c’est qu’ils incluent les emplois informels, instables et sous-payés, qu’occupent la majorité des Africains. Les statistiques 2013 deviennent plus réalistes lorsqu’elles mesurent le chômage des jeunes, qui atteint 29 % en Afrique du Nord (19 % au Maroc, 22 % en Algérie, 25 % en Égypte, 42 % en Tunisie), un record. Selon l’OIT, en moyenne, 12,3 % des jeunes étaient au chômage en Afrique subsaharienne sur la période 2001-2012. Mais ce chiffre est à prendre avec des pincettes, puisque 77,4 % des actifs de cette zone gardent des emplois dits « vulnérables ».

En Afrique du Nord, environ 77,4 % des actifs gardent des emplois dits « vulnérables », selon l’OIT.

Démographie

L’équation à résoudre en matière d’emploi va devenir de plus en plus compliquée. Avec une croissance démographique exponentielle, la population africaine devrait passer de 1,1 milliard à 2,4 milliards d’habitants en 2050.

Chaque année, 11 millions de jeunes arrivent sur le marché du travail en Afrique subsaharienne, selon la Banque mondiale. Pour profiter du changement de structure démographique qui s’annonce, l’OIT préconise d’investir dans l’éducation et la santé.

Mais si les États africains semblent avoir pris la mesure du défi, ils ne passent pas toujours à l’action. Or si trop peu d’emplois sont créés, des frustrations capables d’alimenter d’importants mouvements de protestation pourraient se développer.

Inégalités

Comment agir ? Si la croissance économique moyenne du continent a été de 5,7 % entre 2001 et 2012, elle a été dopée par l’exploitation des ressources naturelles, notammzaent minières, et n’a pas permis de réduire les fortes inégalités par la création d’emplois formels. C’est pourquoi la Banque africaine de développement (BAD) fait de l’emploi et d’une croissance « inclusive » son nouveau leitmotiv. Une croissance qui doit être tirée par des secteurs à forte densité de main-d’oeuvre.

Celui des services – banque, grande distribution, télécoms, négoce, logistique… – a déjà largement contribué à la création d’emplois et à l’émergence d’une classe moyenne depuis vingt ans. Ce n’est pas le cas de l’industrie, qui ne pèse pas plus de 10 % du PIB et représente seulement 3 % des emplois en Afrique subsaharienne.

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Mais la donne est en train de changer : alors que le coût de la main-d’oeuvre tend à augmenter dans les usines asiatiques, plusieurs pays africains tentent d’attirer la production en jouant sur un salaire encore plus bas, comme dans le secteur du textile en Éthiopie.

Le Maroc, « cas typique des pays qui ont une planification », selon Paul Mercier, directeur du cabinet de recrutement Michael Page Africa, a quant à lui développé des industries de pointe (automobile, aéronautique, électronique) depuis vingt ans.

Sa nouvelle stratégie industrielle, présentée début avril, doit permettre de créer 500 000 emplois grâce à la mise en place d’écosystèmes industriels d’ici à 2020, sur 1,3 million d’emplois nécessaires. Moulay Hafid Elalamy, le ministre marocain du Commerce et de l’Industrie, espère attirer « ne serait-ce que 1 % des 85 millions d’emplois que la Chine compte délocaliser ».

Ruraux

Si l’industrie est un espoir, l’agriculture, qui concentre la majorité des actifs, doit rester une priorité. Sur les 330 millions de jeunes qui entreront sur le marché du travail en 2025, les deux tiers vivront en zone rurale. Pour de nombreux pays, le défi consiste à attirer les investissements dans de grandes unités d’exploitation mais aussi à aider les plus petites à se développer.

Ainsi, le projet Pôle de croissance de Bagré, au Burkina Faso, a bénéficié en 2011 de 90 millions d’euros de la Banque mondiale. Il est censé, sur du foncier sécurisé par la construction d’un barrage, créer 30 000 emplois directs et plus de 200 000 indirects. Le Plan Maroc vert (2008-2020) tend aussi à soutenir les petites exploitations et à les faire coopérer avec les plus grandes, ainsi qu’à attirer des investissements grâce à des mesures incitatives.

« Trop de pays continuent de considérer l’emploi comme un défi spécifique, alors qu’il faut réinvestir dans les stratégies de développement »,
Bruno Losch, Cirad

« Sur le terrain, nous assistons à la création de nouvelles unités dans l’agroalimentaire, au Cameroun, en Côte d’Ivoire ou au Gabon », indique Dienaba Sarr, manageur chez le recruteur FedAfrica.

Est-ce suffisant ? Pour Bruno Losch, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), « trop de pays continuent de considérer l’emploi comme un défi spécifique, alors qu’il faut réinvestir dans les stratégies de développement ». 

De son côté, la Banque mondiale, dans un rapport publié en janvier, ne cache pas un certain pessimisme : « Même si les pays africains réussissaient à attirer une masse d’investissements privés dans les entreprises à forte densité de main-d’oeuvre, cela ne devrait extraire, dans un avenir proche, qu’un petit nombre de travailleurs du secteur informel. »

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