Ahmadou Kourouma, un baobab de la littérature universelle

Écrit par Dominique Mataillet

Ahmadou Kourouma a composé l'une des œuvres majeures de la littérature universelle contemporaine. © Capture d'écran / Youtube

Profondément affecté par la crise que traversait son pays, l'écrivain ivoirien est décédé en France le 11 décembre 2003.

« Un éléphant dans un magasin de porcelaine. » L’image est facile, et pourtant elle venait inévitablement à l’esprit de ceux qui ont connu l’Ivoirien Ahmadou Kourouma, dont le physique de lutteur cachait mal la délicatesse des pensées.

L’écrivain décédé en France le 11 décembre 2003, à 76 ans, des suites d’une opération du cerveau était, bien sûr, l’un des plus grands auteurs de l’Afrique noire francophone. La consécration lui avait été accordée en 2000 avec l’attribution du prix Renaudot à son roman Allah n’est pas obligé. Mais il était aussi la conscience d’un pays menacé d’éclatement. Jusqu’au bout, il a cherché à favoriser la réconciliation nationale. Bien qu’originaire du Nord-Ouest, aux confins de la Guinée, il a tant qu’il l’a pu rappelé sa sympathie pour le Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo, dont le bastion traditionnel reste le Centre-Ouest. Simplement parce qu’il préférait les options socialistes du FPI au libéralisme économique professé par Alassane Ouattara, patron du Rassemblement des républicains, pourtant originaire comme lui du Nord. Kourouma voulait tout faire pour que les clivages ethniques ne transforment pas son pays en un nouveau Liberia.

Hélas ! sa voix s’est perdue dans le vide. Pis, en novembre 2002, il a été accusé par des partisans du pouvoir de soutenir la rébellion. L’écrivain n’avait pourtant fait que proposer « une conférence nationale et l’organisation d’élections auxquelles tous les partis [seraient] autorisés à participer ». Traîné dans la boue par ceux-là mêmes qu’il pensait être ses amis, il s’était par la suite réfugié dans le silence, manifestant seulement son indignation devant les exactions des escadrons de la mort.

Roman inachevé

La situation de son pays l’affectait d’autant plus qu’il n’y était pas retourné depuis la tentative de coup d’État du 19 septembre 2002. Il savait que sa vie y serait menacée. La mort, en fin de compte, l’a fauché à Lyon, ville d’origine de son épouse française, où il a fait une partie de ses études supérieures et où est installé l’un de ses quatre enfants. Il venait de s’atteler à un roman ayant pour toile de fond la tragédie ivoirienne, après avoir laissé de côté un autre projet consacré à Sékou Touré, le premier président de la Guinée.

S’il n’a publié que quatre romans, ceux-ci ont révolutionné le paysage littéraire africain

« Je n’étais pas fait pour écrire, puisque j’ai fait des études de mathématiques. » Et il est vrai qu’Ahmadou Kourouma, qui peut se flatter d’une brillante carrière dans le secteur des assurances, a consacré beaucoup plus de temps à des statistiques et des travaux de comptabilité qu’à l’écriture de livres.

Il n’empêche. S’il n’a publié que quatre romans, ceux-ci ont révolutionné le paysage littéraire africain. Avant Les Soleils des indépendances, parus en France en 1970, les auteurs subsahariens se sentaient obligés d’appliquer à la lettre les règles édictées par Malherbe et Vaugelas au XVIIe siècle. Le résultat s’apparentait souvent à d’honorables dissertations scolaires. Lui, lecteur passionné de Céline, cherche dès le départ à aménager, voire à subvertir la langue française pour traduire les réalités propres à l’Afrique. Il recourt à des expressions directement calquées de sa langue maternelle, le malinké, et à des images qui peuvent paraître déroutantes si on ne les replace pas dans leur contexte géographique. Ainsi, lorsqu’il note que le « matin était couleur petit mil » ou que tel personnage parle avec force et abondance « en agitant des bras de branches de fromagers ».

Humour inédit

À cela s’ajoute un humour inédit dans la littérature d’Afrique subsaharienne, du moins au début des années 1970. Ses livres regorgent de scènes hilarantes. L’exagération lui permet de décrire les pires horreurs. On pense à Candide. Ce n’est pas par hasard que plusieurs critiques l’ont comparé à Voltaire.

« J’écris par nécessité », aimait-il à répéter. Son premier livre est lié à un épisode précis de l’histoire ivoirienne qui se déroule en 1963. Après ses études en France, Kourouma est revenu au pays, plein d’espoir sur le devenir d’une Afrique nouvellement indépendante, en même temps qu’imprégné, comme beaucoup de ses pairs de l’époque, des idées marxisantes de la FEANF, la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France. Soupçonné, avec d’autres diplômés, de préparer un complot contre le président Houphouët-Boigny, il n’échappe à l’emprisonnement que parce qu’il a épousé une Française. Il perd son emploi, cependant, et reste huit mois au chômage.

C’est alors que l’idée lui vient d’écrire un livre pour parler de cette affaire de faux complot. Pas question d’un essai ou d’un document, que personne n’aurait publié à l’époque. Ainsi naissent Les Soleils des indépendances, dont l’un des personnages exprime assez bien sa pensée d’alors : « La politique n’a ni yeux, ni oreilles, ni cœur ; en politique, le vrai et le mensonge portent le même pagne, le juste et l’injuste marchent de pair, le bien et le mal s’achètent ou se vendent au même prix. »

Gros bosseur

Son deuxième roman, Monnè, outrages et défis, ne verra le jour que vingt ans plus tard. C’est qu’entre-temps Kourouma est accaparé par son travail dans les assurances, qu’il exerce successivement à Alger, Abidjan, Yaoundé et Lomé, avant de prendre sa retraite, en 1993, et de revenir s’établir en Côte d’Ivoire.

Kourouma est un gros bosseur. Il n’a pas non plus la plume facile. Chacun de ses livres lui demande un énorme travail de recherche. Pour Monnè, il écume les bibliothèques et épluche tout ce qui tourne autour de la colonisation française, contexte dans lequel s’inscrit son récit. Les choses sont encore plus compliquées pour son troisième livre, En attendant le vote des bêtes sauvages, qui relate les « exploits » d’un chef d’État africain sanguinaire. L’écrivain puise dans sa connaissance du continent et des pays dans lesquels il a vécu pour brosser le portrait d’un dictateur plus vrai que nature. Mais son histoire étant rythmée par les récits de chasseurs traditionnels, il passe de longs moments à récolter leurs témoignages.

Cette liberté, il en connaissait le prix, puisqu’il a passé plus de la moitié de sa vie en exil plus ou moins forcé

L’œuvre de Kourouma ne se distingue pas seulement par le style. Elle forme une vaste fresque des malheurs de l’Afrique contemporaine, de la spoliation coloniale aux guerres tribales en passant par les dictatures de la période post-indépendances. C’est cette vision historique qui permettait à l’écrivain ivoirien de demeurer optimiste. En octobre 1999, dans une interview à Jeune Afrique (n° 2023-2024), il rappelait cette évidence : « Il y a cent ans, c’était l’esclavage. Il y a cinquante ans, la colonisation et les travaux forcés. Il y a vingt-cinq ans, la dictature. Aujourd’hui, la situation s’est nettement améliorée, et nous allons dans le sens de la liberté. »

Cette liberté, il en connaissait le prix, puisqu’il a passé plus de la moitié de sa vie en exil plus ou moins forcé. En 1972, Houphouët lui avait trouvé un poste à Yaoundé pour se débarrasser de cet intellectuel un peu trop iconoclaste. Mais il en a pleinement profité pour s’affranchir des codes littéraires et des contingences politiques afin de composer l’une des œuvres majeures de la littérature universelle contemporaine.